AVEUGLEMENT DES AUTORITÉS OU COMPLICITÉ DES CLIENTS ? Bernard Madoff, à la barbe des régulateurs de la finance

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Par Ibrahim Warde
Date Published: 
August, 2009
Publication: 
Le Monde diplomatique
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LA CRISE ÉCONOMIQUE ACTUELLE EST SOUVENT IMPUTÉE AUX RISQUES NÉS DE L'« INNOVATION FINANCIÈRE » (CRÉDITS « SUBPRIME », TITRISATION, ETC.). C'EST OUBLIER QUE DES SOMMES ÉNORMES ONT ÉGALEMENT ÉTÉ DÉTRUITES DANS LES ROUAGES D'UN CAPITALISME PLUS CLASSIQUE. AINSI L'« AFFAIRE MADOFF », DONT L'ARCHITECTE PRINCIPAL A ÉCOPÉ DE CENT CINQUANTE ANNÉES DE PRISON. CETTE ARNAQUE A MOBILISÉ LA VIEILLE TECHNIQUE DES « PYRAMIDES DE PONZI » — ET LA CRÉDULITÉ DE VICTIMES CONVAINCUES QUE LES SOMMETS DE CES CONSTRUCTIONS PEUVENT MONTER JUSQU'AU CIEL...

Miroir de tous les excès de la finance, la crise économique reflète aussi ses zones d'ombre. Après les produits ultrasophistiqués, qui promettaient monts et merveilles puis entraînèrent dans leur chute l'ensemble du secteur financier, voici qu'apparaît la forme la plus primitive de la fraude : les chaînes pyramidales. Plutôt que d'effectuer de mauvais placements, les promoteurs de telles opérations ne s'encombrent pas d'investissements. Ils se contentent de piller l'argent de leurs déposants ou, plus exactement, ils utilisent les sommes apportées par les derniers investisseurs pour rémunérer les précédents, et empochent ce qui reste.

On pensait connaître tous les ressorts de ces chaînes de Ponzi (lire « Ponzi, ou le secret des pyramides ») qui paraissaient confinées aux systèmes financiers les plus rudimentaires ou aux communautés n'ayant pas encore découvert les pratiques bancaires modernes (1). Leurs architectes étaient habituellement des escrocs surgis de nulle part qui, à force de promesses mirifiques, délestaient de leurs économies des clients crédules. Ces pyramides s'écroulaient cependant assez vite car, plus une chaîne grandit, plus les sommes à lever doivent être importantes : les gogos finissent par manquer, et la fraude est démasquée.

Mais avec l'affaire Bernard Madoff, souvent qualifiée de « plus grande arnaque de tous les temps », tout ce que l'on croyait savoir sur les chaînes pyramidales se trouve remis en question. C'est en effet en plein cœur de la capitale mondiale de la finance qu'une figure respectée de l'establishment a réussi, pendant au moins vingt ans, à rouler un nombre incalculable de victimes, dont le gratin de l'économie globale. De grandes banques internationales (UBS, Banco Santander, HSBC, BNP Paribas, Union bancaire privée [UBP], Royal Bank of Scotland [RBS], Nomura, etc.) se sont laissé prendre, tout comme des investisseurs institutionnels et des fonds spéculatifs (hedge funds) prestigieux, ainsi que des milliardaires connus (2).

« Je suis fini, j'ai perdu 50 milliards »

L'affaire éclate le 11 décembre 2008, lorsque le financier new-yorkais avoue n'avoir jamais investi un centime des sommes qui ont été confiées à sa société, Bernard L. Madoff Investment Securities (BMIS). Si l'on en croit les documents du tribunal, il aurait révélé la veille à sa femme, son frère et ses deux fils (tous salariés de son entreprise) que sa compagnie d'investissement n'était qu'une chaîne de Ponzi. « Je suis fini, leur aurait-il dit. J'ai perdu 50 milliards de dollars. Tout n'était qu'une énorme fraude. » Ses fils auraient contacté leurs avocats, qui leur auraient suggéré de prévenir le Federal Bureau of Investigation (FBI). Le lendemain, la Securities and Exchange Commission (SEC), gendarme de la Bourse, portait plainte et M. Madoff était interpellé. Il restera en liberté surveillée, dans son luxueux appartement de Manhattan, contre une caution de 10 millions de dollars.

Le 12 mars 2009, M. Madoff plaide coupable de onze chefs d'inculpation, dont fraude, parjure, blanchiment d'argent et vol, et est emprisonné. Le 29 juin, à l'âge de 71 ans, il est condamné à la peine maximale prévue par la loi et réclamée par le ministère public : cent cinquante ans de prison. Au dire du procureur Lev Dassin, « l'étendue, la durée et la nature des crimes de Madoff font qu'il mérite exceptionnellement le châtiment maximum autorisé par la loi ». Le juge Denny Chin, lui, évoque « le crime incroyablement diabolique de Bernard Madoff aux conséquences humaines effrayantes », et « la fraude objectivement ahurissante sur plus de vingt ans » d'un criminel « particulièrement mauvais (3) ».

Avant sa chute, le financier apparaissait pourtant comme l'incarnation du rêve américain : le jeune homme du Queens parti de rien qui fut maître-nageur à Long Island avant de créer son entreprise, à l'âge de 22 ans, avec 5 000 dollars de mise initiale ; l'époux fidèle, inséparable de sa femme Ruth, qu'il avait connue sur les bancs du lycée ; le patron d'un business familial qui, outre son épouse, employait son frère, ses deux fils et sa nièce.

A l'issue de près d'un demi-siècle d'efforts, il se trouvait à la tête d'un petit empire et au faîte de la respectabilité financière. M. Madoff, qui présida même, de 1990 à 1993, le Nasdaq, la Bourse des valeurs technologiques, fut ainsi de toutes les associations et tous les organismes professionnels, comme par exemple la Securities Industry Association, le lobby des intérêts boursiers, œuvrant sans relâche pour la démocratisation et la modernisation du marché.

Homme au-dessus de tout soupçon, il se fait le champion des préoccupations éthiques, de la protection des petits porteurs et de la nécessité d'abaisser le coût des placements financiers. En dehors des cercles boursiers, il est alors surtout connu comme un philanthrope qui sait se montrer généreux pour les grandes causes humanitaires, et qui siège naturellement au sein des conseils d'administration d'organisations caritatives et culturelles renommées (4).

En somme, M. Madoff inspire confiance. Crédit, croyance, crédulité, tous ces mots possèdent une commune origine latine : credere, « croire ». Les organismes caritatifs en particulier constituaient une cible de choix (5). M. Elie Wiesel, qui a perdu 22 millions de dollars de sa fortune personnelle ainsi que 15 millions de dollars appartenant à la Fondation Elie Wiesel pour l'humanité, se lamente : « Nous lui avons tout donné, nous pensions qu'il était Dieu (6). » Le Prix Nobel de la paix n'avait croisé le financier que deux fois et, lors de ces rencontres, il n'aurait été question que d'éducation et d'éthique.

De très nombreux philanthropes (parmi lesquels le cinéaste Steven Spielberg et les milliardaires Mortimer Zuckerman et Carl Shapiro), toute méfiance endormie, jugeaient la méthode Madoff, avec ses rentes à la fois élevées et stables, parfaitement adaptée au domaine caritatif. Comme l'a expliqué M. Wiesel, « dans le monde de la finance, on nous disait : "Vous pourrez donner plus encore aux bonnes œuvres grâce à M. Madoff le sauveur (7)" ».

Le financier s'est en effet bâti une réputation de génie de la finance capable de générer bon an mal an des taux de profit de 10 à 15 %, et plus encore pour certains privilégiés demandeurs de taux de rémunération plus importants en contrepartie d'apports plus conséquents.

M. Madoff se veut modeste ; il affirme préférer des retours sur investissements qui ne cherchent pas à atteindre les sommets de certains fonds spéculatifs ou ceux de placements jugés trop risqués. Il vante plutôt la stabilité des résultats et la sûreté de l'investissement. Contre vents et marées, malgré la volatilité des marchés, des profits situés dans une fourchette étroite apparaissent avec une régularité de métronome. Non seulement ses investisseurs s'enrichissent en dormant, mais ils peuvent dormir tranquilles. Le financier rassure par exemple une veuve venue lui remettre toutes ses économies : « Avec moi, votre argent est en sécurité (8). »

Le « filon » qui est censé expliquer les performances de l'investissement constitue un élément-clé de toute fraude pyramidale. Dans le cas de Charles Ponzi, il s'agissait du coupon-réponse international, qui permet, tout au moins en théorie, d'effectuer des arbitrages lucratifs. L'arme secrète de M. Madoff était la technique dite split-strike conversion (9). Même en période de recul, voire de krach, le fonds Madoff continue d'afficher d'insolents bénéfices.

Lorsqu'on pose au financier des questions plus précises (mais le rendement étouffe la plupart des appréhensions), il se retranche derrière le secret des affaires... M. Harry Markopolos, un concurrent de la société de M. Madoff, tente d'obtenir des résultats similaires à partir de la même technique. En vain.

Convaincu que le financier de génie est un aigrefin, il entreprend une croisade solitaire pour avertir la SEC de ses suspicions. Entre 1999 et 2005, il envoie trois rapports (dont le dernier s'intitule « Le plus grand hedge fund du monde est une escroquerie ») détaillant les « signaux d'alarme » qui auraient dû mettre la puce à l'oreille des investisseurs et des agences de réglementation. Deux hypothèses s'imposaient, selon lui. La première, la plus probable : il s'agissait d'une gigantesque chaîne de Ponzi. La seconde privilégiait une vaste affaire de délit d'initiés.

Les victimes se croyaient privilégiées

En réalité, M. Madoff contrôlait deux sociétés : une, légitime, de courtage ; l'autre, frauduleuse, de gestion de portefeuilles. La première, qui avait pignon sur rue et qui respectait la loi, servait de couverture à la seconde. Ce mélange des genres explique aussi l'empressement de certains à investir chez M. Madoff. La rumeur courait en effet, parmi les professionnels de la finance, que les véritables secrets de son flair infaillible et de son timing impeccable résidaient dans sa maîtrise du front running, pratique au demeurant illégale grâce à laquelle il se tenait, de par ses activités de courtage, informé avant tout le monde des ordres d'achat et de vente susceptibles de faire fluctuer les marchés. Il investissait en conséquence.

On comprend pourquoi ceux qui subodoraient le délit d'initiés à grande échelle, croyant en être indirectement les bénéficiaires, préféraient ne pas poser, ou ne pas se poser, trop de questions sur la méthode de multiplication des pains qui garantissait leur (copieux) ordinaire.

Les chaînes de Ponzi requièrent de l'entregent. Elles fleurissent souvent au sein de certaines communautés ethniques, religieuses ou géographiques, dans ce qu'il est convenu d'appeler les « groupes d'affinité ». Ce fut le cas au tout début, lorsque M. Madoff jeta son dévolu sur son propre entourage et sur la communauté juive de New York. La chaîne s'étendit ensuite à celles de Palm Beach (Floride) et de Boston avant d'essaimer dans toutes sortes de communautés, d'abord aux Etats-Unis puis dans le reste du monde. Loin de la publicité tonitruante des chaînes pyramidales, M. Madoff se fiait au bouche-à-oreille et à un marketing plus subtil, car il savait l'attrait exercé par les principes de rareté et d'exclusion. A l'instar d'un Groucho Marx affirmant refuser de faire partie d'un country club qui l'aurait accepté comme membre, pour beaucoup l'attrait d'une bonne affaire dont on est a priori exclu paraît irrésistible.

Les rabatteurs qui vendaient « du Madoff », et dont les terrains de chasse se trouvaient justement être les country clubs et les golfs les plus huppés, informaient d'abord le chaland que les fonds du célèbre M. Madoff étaient clos et n'admettaient pas de nouveaux investisseurs. Puis, quelques jours plus tard, ces mêmes rabatteurs faisaient miroiter une vague possibilité d'admission, voire celle d'une rencontre avec M. Madoff, tout en insistant sur l'idée que rien n'était joué.

Quant à la suite, tous les témoignages concordent : peu disert, le financier fait d'abord la fine bouche, avant de consentir à accorder une petite place au nouvel investisseur. Ravi d'appartenir à ce club très sélect, le chaland baisse la garde, pose peu de questions et accepte la condition sine qua non : n'en souffler mot, sous peine de se voir évincé. Ainsi M. Madoff recommande : « Si vous investissez chez moi, il ne faut en parler à personne. Ce qui se passe ici ne regarde personne (10). » La plupart des investisseurs croyaient appartenir à un cercle étroit de privilégiés et ignoraient tout de l'étendue du système Madoff.

Les chaînes de Ponzi, on l'a vu, sont en général vouées à un effondrement rapide. La longévité du système Madoff s'explique par l'extension géographique progressive, et surtout par le recours systématique, en plus des rabatteurs évoqués plus haut, à un réseau planétaire de feeder funds (« fonds nourriciers ») et de grandes banques qui promettaient des investissements fort lucratifs, mais souvent sans faire référence à M. Madoff.

C'est ainsi que, dans la plus grande discrétion, le financier pouvait capter l'épargne du monde entier, générant du coup l'indispensable flux d'argent frais nécessaire à la pérennité de la chaîne. En effet, la majorité des investisseurs ne déposait pas directement ses économies auprès du financier, mais par le biais de fonds tels Fairfield Greenwich Advisors (7,5 milliards de dollars), Tremont Group Holdings (3,3 milliards), Ascot Partners (1,8 milliard) ou Access International Advisors (1,5 milliard).

De même, de nombreuses banques commercialisaient des placements investis majoritairement ou même en totalité chez M. Madoff : Banco Santander (2,87 milliards de dollars), Bank Medici (2,1 milliards), Fortis (1,35 milliard), HSBC (1 milliard), UBP (700 millions), Natixis (554 millions) ou RBS (493 millions) (11).

Si l'on en croit les premières estimations de l'Autorité des marchés financiers (AMF), l'épargne française engloutie dans l'affaire Madoff s'élèverait à quelque 500 millions d'euros et concernerait entre trois et cinq mille épargnants. Certains disposaient d'un accès direct au financier (lequel possédait une villa à Antibes et se rendait régulièrement en France), mais la plupart investissaient à travers le fonds nourricier Access International Advisors, dirigé par M. Thierry Magon de La Villehuchet.

Hécatombe dans le gotha

Cet ancien de Paribas et du Crédit lyonnais, pour son malheur, tomba un jour sous le charme de M. Madoff et lui confia toute l'épargne qu'il gérait. En particulier celle du fonds luxembourgeois Luxalpha, dont l'équipe de rabatteurs incluait le prince Michel de Yougoslavie et M. Philippe Junot, ex-époux de la princesse Caroline de Monaco. Le couturier Daniel Hechter y laissa l'essentiel de sa fortune ; Mme Liliane Bettencourt, héritière du groupe L'Oréal, y perdit environ 30 millions d'euros, tandis que l'industriel Bernard Arnault échappa de justesse aux pertes en soldant l'essentiel de ses positions durant l'été 2008.

Aux côtés des têtes couronnées et des capitaines d'industrie se trouvaient aussi de nombreux petits épargnants qui n'avaient jamais entendu parler de M. Madoff, mais avaient confié leurs économies à des organismes de placement collectif en valeurs mobilières (OPCVM). M. Magon de La Villehuchet, bouleversé par les pertes occasionnées à ses investisseurs, en plus de l'évaporation complète de sa fortune personnelle, se suicida le 23 décembre 2008 dans son bureau de New York.

Comment expliquer l'empressement de grandes institutions financières à acquérir (souvent à l'insu de leurs clients) « du Madoff » ? A la fois par les bons résultats affichés et par un système de commissions et de ristournes très avantageux. M. Ezra Merkin, ancien patron de GMAC, la filiale financière de General Motors, et grand spécialiste des organismes à but non lucratif, est aujourd'hui sur la sellette : il avait, à travers son fonds spéculatif Ascot Partners, récolté 470 millions de dollars pour un total de 2,4 milliards de dollars confiés à M. Madoff au fil des ans.

La crise financière de 2008 a sonné le glas de la martingale Madoff. En apparence, les investissements de la société BMIS, plus profitables que jamais, firent d'abord figure de roc dans la tempête boursière. Plus les marchés s'effondraient, plus sa rentabilité fictive paraissait exceptionnelle.

Mais trop d'investisseurs par ailleurs mis à mal par cette tempête multiplièrent, à contrecœur, les demandes de retrait. M. Madoff entreprit alors un dernier effort pour sauver son entreprise : lui qui se montrait jusque-là si discret et inaccessible alla en personne voir les banques et les investisseurs institutionnels pour leur demander de lever des fonds supplémentaires ; il tenta, sans succès, de lancer de nouveaux produits, plus lucratifs encore, et il exerça des pressions sur ses fonds nourriciers pour limiter les sorties de fonds. Début décembre 2008, il devait faire face à des retraits de 7 milliards de dollars, alors qu'il disposait de moins de 1 milliard en banque.

Puisque M. Madoff a plaidé coupable, il n'y aura pas de procès. Et donc pas de grand déballage qui aurait fourni l'occasion de faire toute la lumière sur l'arnaque. Comme l'a noté le juge Chin en annonçant son verdict, l'escroc n'a presque rien révélé sur sa machination. On ne sait toujours pas quand ni pourquoi il a monté sa gigantesque opération. « Au début des années 1990 », a répondu M. Madoff, sibyllin, alors que les enquêteurs soupçonnent que la fraude a débuté dix ans auparavant, peut-être bien davantage.

On n'en sait pas plus sur ses motivations : cherchait-il à couvrir des pertes subies dans ses activités légitimes ou à l'occasion de spéculations malheureuses, ou envisageait-il dès le départ une monumentale escroquerie ? Qui sont ses complices ? M. Madoff affirme avoir agi seul, ce qui est difficile à croire. A ce jour, une seule autre personne s'est vu inculper : l'expert-comptable David Friehling, auditeur de toujours de BMIS. Quid du rôle joué par l'épouse du financier (qui, la veille de son arrestation, avait retiré 15 millions de dollars du compte de la société) ; et aussi de ceux de son frère, de ses fils ou de sa nièce, tous salariés de l'entreprise ?

Retracer les flux financiers constitue un véritable cauchemar comptable et juridique. Or l'absence de réponses claires ne peut qu'alimenter rumeurs et fantasmes. D'abord, à combien se monte le total de la fraude ? Le calcul, qui mêle pertes réelles et profits fictifs, est ardu. Le tribunal a évoqué 65 milliards de dollars, le financier a mentionné 50 milliards, mais les enquêteurs peinent à atteindre ces sommes. Les victimes veulent savoir ce qu'il en reste. Or, pour le moment, les enquêteurs n'ont pu retrouver que 1,2 milliard de dollars.

Assurément, dans un système alambiqué d'alimentation de fonds, les zones d'ombre demeurent innombrables. Toutes les victimes — en particulier celles qui, par embarras ou par discrétion, préfèrent éviter d'associer leur nom à celui de M. Madoff — ne se sont pas manifestées. D'autres questions compliquent encore l'enquête : la fraude servait-elle de relais ou de couverture à des évasions fiscales et de capitaux ? Par quels paradis fiscaux transitaient les flux ?

Pas moins de quinze mille quatre cents actions en justice ont été entamées contre M. Madoff (12). Un nombre incalculable de plaintes visent les multiples fonds et institutions directement ou indirectement impliqués dans l'affaire. Certes, les niveaux de responsabilité varient, et vont de la complicité active à l'aveuglement coupable. A tout le moins, les intermédiaires ont manqué à leurs obligations fiduciaires : leurs rémunérations étaient excessives et injustifiées ; ils ont failli à leur devoir de contrôle et de vérification (« due diligence ») et ignoré les innombrables signaux d'alarme (13).

Les problèmes de restitution et de calcul d'indemnisation constituent d'autres casse-tête. Les « trois millions » de victimes de l'escroquerie (14) ne sont pas toutes, c'est le moins qu'on puisse dire, logées à la même enseigne. On y trouve des milliardaires et des petits porteurs, des fonds spéculatifs à peine écornés et des familles qui ont tout perdu, sans parler des organismes caritatifs avec leurs cortèges de victimes invisibles. Une distinction a déjà été établie entre les investisseurs directs chez M. Madoff — qui pourront être indemnisés à hauteur de 500 000 dollars par la Securities Investor Protection Corporation (SIPC), l'organisme boursier chargé de la protection des investissements — et les investisseurs indirects qui n'y ont pas droit.

M. Irving Picard, l'administrateur du dossier, n'a pas non plus arrêté de position sur la question des investisseurs gagnants (ceux qui, plutôt que de laisser leurs profits faire des petits, ont retiré plus d'argent qu'ils n'en ont investi, ce qui les rend complices malgré eux de l'escroquerie...) ; ni sur le cas des investisseurs privilégiés, qui avaient droit, sur la base d'un accord spécial avec M. Madoff, à des taux de profit plus élevés que les autres.

De la négligence à l'incompétence

Une véritable épidémie de chaînes de Ponzi et de fraudes du même genre s'est déclarée depuis l'affaire Madoff (15). Le cas le plus connu est celui du milliardaire texan Allen Stanford, qui a escroqué quelque 9 milliards de dollars aux clients de sa banque Stanford International Bank, basée à Antigua. Lorsque la frontière entre le virtuel et le réel est floue, il devient relativement simple de faire croire à la réalité de profits fictifs. D'autant que le cadre politique, idéologique et réglementaire de la déréglementation financière a créé de nouveaux rapports de forces entre les secteurs privé et public.

Rien de plus facile que de tromper la vigilance des pouvoirs publics. On a pu constater l'incompétence et l'inefficacité de la SEC, qui a diligenté trois enquêtes sur les activités de M. Madoff sans rien découvrir. La « guerre contre le terrorisme » et l'idéologie de la régulation par le marché ont sans doute fait passer la lutte contre la criminalité en col blanc au second plan (16). Enfin, le discours lénifiant sur le « paradis » de la mondialisation financière et sur la perfection presque platonique du régime réglementaire, présentant l'avantage d'anesthésier et de rassurer, a fait le reste (17). En octobre 2007, M. Madoff n'affirmait-il pas lui-même : « Dans le cadre réglementaire actuel, il est tout simplement impossible de contourner les règles ou d'enfreindre la loi (18) » ?

 

Références

(1) Lire « De la Russie à l'Albanie, le vertige de l'argent facile », Manière de voir, n° 102, « article 16553 », décembre 2008 - janvier 2009, disponible sur notre site boutique.monde-diplomatiq ue.fr

(2) Henry Bladget, « Bernie Madoff's victims : The list », The Business Insider, 23 décembre 2008.

(3) Tom McElroy, « Madoff ordered to forfeit over $170 billion », The Boston Globe, 26 juin 2009 ; et Diana B. Henriques, « Madoff is sentenced to 150 years for Ponzi scheme », The New York Times, 29 juin 2009.

(4) Julie Creswell et Landon Thomas Jr., « The talented Mr. Madoff », The New York Times, 24 janvier 2009.

(5) Ross Kerber et Hinda Mandell, « Trust was undoing for many charities : A wide swath of philanthropies entrusted significant portions of their portfolios to Bernard Madoff », The Boston Globe, 21 décembre 2008.

(6) « Wiesel lost "everything" to Madoff », Portfolio.com, 26 février 2009. (7) Ibid.

(8) Robert Frank et Amir Efrati, « "Evil" Madoff gets 150 years in epic fraud », The Wall Street Journal, New York, 30 juin 2009.

(9) Cette technique consiste à acquérir les actions de grandes entreprises, celles de l'indice S & P 100, tout en achetant simultanément une option de vente (put) sur ces actions et en vendant une option d'achat (call), en vue de limiter la volatilité du porte-feuille.

(10) Erin E. Arvedlund, « Don't ask, don't tell : Bernie Madoff is so secretive, he even asks investors to keep mum », Barron's, New York, 7 mai 2001.

(11) « Madoff's victims », The Wall Street Journal, 6 mars 2009. (12) Larry Neumeister, « Madoff won't appeal 150-year sentence », The Boston Globe, 10 juillet 2009.

(13) Un exemple de pratiques douteuses : BMIS envoyait aux clients des relevés de compte, fictifs et établis a posteriori, mais ne le faisait que par fax ou par voie postale ; pourquoi la société, qui se targuait de posséder une technologie hors pair, refusait-elle de mettre les relevés de compte des clients en ligne ?

(14) Cf. Peter Sander, Bernard Madoff, l'escroc du siècle : 50 milliards de dollars détournés, 3 millions de victimes, Music & Entertainment Books, Marne-la-Vallée, 2009.

(15) Cf. Jeremy Grant, « Ponzi schemes seek mercy after Madoff case prompts confessions », Financial Times, Londres, 19 janvier 2009 ; et Joanna Chung, « Tough times bring "Ponzimonium" », Financial Times, 29 juin 2009.

(16) Cf. The Price of Fear : The Truth Behind the Financial War on Terror, University of California Press, Berkeley, 2007, p. 82-85 ; et Propagande impériale & guerre financière contre le terrorisme, Agone - Le Monde diplomatique, Marseille-Paris, 2007, p. 174-178.

(17) Eric Briys et François de Varenne, La Mondialisation financière. Enfer ou paradis ?, Economica, Paris, 1999.

(18) « Roundtable discussion with Bernard Madoff », visible sur YouTube.

 

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