GOUVERNEMENTS SOUS LA COUPE DES BANQUES: Dubaï, chronique d'une chute annoncée

By: 
Par Ibrahim Warde
Date Published: 
March, 2010
Publication: 
Le Monde diplomatique
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HIER ENCORE PORTÉ AUX NUES, DUBAÏ, TERRE D'ÉLECTION DE LA SPÉCULATION ET DE LA DÉMESURE, CHANCELLE. L'ÉMIRAT NE POUVAIT ÉCHAPPER NI AUX ASPECTS LES MOINS RELUISANTS DE LA GLOBALISATION NI AUX TENSIONS RÉGIONALES.

La crise financière de 2007-2008 semblait devoir épargner Dubaï. L'émirat brillait encore de tous ses feux, les mégaprojets se multipliaient et ses fonds souverains s'arrachaient les actions des grandes banques internationales (1). C'est même au plus fort de la crise, en octobre 2008, que Dubaï — dont le projet de plus haute tour du monde, alors connu sous le nom de Burj Dubaï, était déjà en cours de construction par la société Emaar — annonçait l'érection d'un autre édifice, plus élevé encore. Cette tour de Babel haute de plus d'un kilomètre, conçue par Nakheel, l'autre géant des travaux publics, devait s'élever au milieu d'une ville nouvelle de deux cent soixante-dix hectares destinée à incarner le « cœur du nouveau Dubaï ». Coût projeté : 160 milliards de dollars pour l'ensemble du complexe ; 45 milliards pour la seule tour.

Plus qu'une success story, Dubaï offrait alors au monde l'image d'un véritable modèle de développement. Au départ, l'émirat comptait peu d'atouts, hormis ses ports et sa position géographique à la jonction de l'Asie, de l'Afrique, du Proche-Orient. De taille exiguë et mal pourvu en ressources humaines ou énergétiques, l'émirat se préparait depuis une génération à l'après-pétrole. A la manière de Hongkong ou de Singapour, il n'a jamais cherché à promouvoir la démocratie, mais la croissance économique et la libre entreprise.

Le gigantesque complexe portuaire de Jebel Ali et sa zone franche, inaugurés en 1985, avaient consacré Dubaï dans son rôle d'entrepôt régional. Depuis, l'Etat n'a pas lésiné sur les infrastructures, routières, maritimes et aériennes. En vue d'encourager l'implantation d'activités liées à la finance internationale, à Internet, aux médias, à la médecine, aux organisations non gouvernementales, etc., des complexes spécialisés, assortis de conditions avantageuses, ont été créés (2). Dubaï a également ouvert en grand la porte aux travailleurs immigrés. Ils représentent désormais plus de 90 % de la population et, dans certains secteurs comme le bâtiment, subissent des conditions d'emploi parfois proches du servage.

Autre particularité du modèle, un patron détient le pouvoir. Cheikh Mohammed Ben Rachid Al-Maktoum, gouverneur de Dubaï et premier ministre des Emirats arabes unis (EAU), maîtrise à merveille le style et le langage du manager qu'il fut avant d'entrer en politique, ce qui sied d'ailleurs à un émirat dominé par deux grandes entreprises publiques : Dubai World et l'Investment Corporation of Dubai (ICD). Omniprésent représentant de commerce de la « marque » Dubaï, célébré par la presse d'affaires internationale, objet d'étude de cas dans les écoles de commerce,

« Cheikh Mo » articule sans cesse sa « vision » (3) : rien de moins que d'être « world class », « le premier partout dans le monde (4) ».

Lorsque le professeur Michael Porter, de la Harvard Business School, sans doute le gourou le plus célèbre en matière de stratégie, se rend en janvier dernier aux Emirats arabes unis pour prononcer une conférence sur « La compétitivité des Emirats », « Cheikh Mo » siège au premier rang, accompagné de ses ministres et de trois cent cinquante hauts fonctionnaires. Très présent dans les nouveaux médias et les réseaux sociaux, il n'envoie pas moins de quatre « tweets » (messages de moins de cent quarante signes) à ses adeptes pour partager en temps réel ses impressions à propos de la conférence (5).

C'était à qui attirerait les meilleures universités ou les musées les plus prestigieux Le modèle de Dubaï a fait couler beaucoup d'encre et suscité l'admiration de nombreux leaders d'opinion. Thomas Friedman, le (trop) célèbre éditorialiste du New York Times, lui voue une admiration sans bornes et n'a cessé d'exhorter l'ensemble du monde arabe à marcher sur ses traces : « Les habitants de Dubaï construisent un avenir fondé sur le beurre plutôt que sur les canons, la propriété privée plutôt que les caprices, les services plutôt que le pétrole, et les entreprises mondialement compétitives plutôt que les réseaux terroristes. L'objectif de Dubaï est d'entretenir la dignité arabe à travers le succès et non par le suicide. En conséquence ses citoyens cherchent à étreindre l'avenir plutôt qu'à le faire voler en éclats (6). »

Le modèle fit effectivement école. D'autres émirats de la région, comme Abou Dhabi, Bahreïn ou Qatar, se mirent également à offrir zones franches et destinations ensoleillées, souvent à meilleur prix, avec en prime des initiatives culturelles ou éducatives. C'était à qui attirerait les meilleurs musées ou les universités les plus prestigieuses (7). Ainsi Dubaï décida-t-il de passer à la vitesse supérieure. Si les cités rivales ambitionnent aussi de se métamorphoser en temples de la consommation, des loisirs et du spectacle, comment se distinguer sinon par le gigantisme et l'excès ? On construit partout des palaces ? Dubaï aura son hôtel « sept étoiles ».

Comme pour envahir les pages du Guinness des records, on annonce les projets les plus coûteux et les plus extravagants. La ville-Etat sera celle de tous les superlatifs, « la première destination touristique du monde ». Elle disposera du plus grand centre commercial de la planète, du plus grand aquarium, d'une station de ski en plein désert, d'une plage réfrigérée, d'un gratte-ciel en rotation permanente et, on l'a vu, de la plus haute tour.

D'autres projets pharaoniques cherchent à créer l'événement et à étonner, quel que soit leur coût humain, écologique, ou financier : Dubailand, sorte de « parc d'attractions des parcs d'attractions », deux fois plus grand que Disney World, et qui reconstituerait les sept merveilles du monde ; Palm Islands, « huitième merveille du monde » constituée de trois ensembles balnéaires, résidentiels et touristiques de luxe sur des terrains et des îles en forme de palmier, entièrement gagnés sur la mer ; The World, archipel de trois cents îles artificielles reproduisant une carte de la planète, abriterait hôtels et résidences secondaires. En attendant The Universe, archipel représentant le Soleil, la Lune et les planètes du système solaire...

Mégalomanie ou fuite en avant ? A l'évidence, une bulle spéculative enflait ; le gouvernement s'ingénia à en retarder l'éclatement. On incita les vedettes (comme le footballeur David Beckham ou l'acteur Brad Pitt) à acquérir des résidences secondaires dans les complexes haut de gamme avec l'idée de faire de leur présence un outil de marketing. On offrit des cartes de séjour aux étrangers qui achetaient un logement. Mais ces initiatives échouèrent : face à une offre pléthorique, la demande fléchit. Le cours du pétrole, qui plafonnait à 147 dollars le baril en juillet 2008, diminua de moitié dans le sillage de la crise mondiale. Les multinationales, qui avaient gonflé démesurément leurs effectifs lors du boom, taillèrent drastiquement dans leurs effectifs locaux. Les étrangers naguère pressés d'acquérir une résidence secondaire réfléchirent à deux fois. Bref, le marché de l'immobilier commença à s'effondrer et les établissements financiers, très exposés, ne furent plus en mesure de prêter.

Pour l'émirat, 2009 est une véritable annus horribilis. Si le gouvernement, soucieux d'éviter toute panique, s'enferme dans le mutisme, le public n'est plus dupe : un panorama de tours inachevées et d'immeubles à moitié vides remplace les forêts de grues. Le 14 janvier, l'entreprise Nakheel annonce le « retard » de son projet de tour géante. Ce type de communiqué, souvent assorti de suppression d'emplois, deviendra monnaie courante. Le 16 février, le gouvernement fait discrètement état d'une fusion de deux des fonds souverains de l'émirat, Dubai International Capital (DIC) et le Dubai Group, ainsi que des premiers reclassements de dirigeants de haut niveau. Le 22 février, Abou Dhabi vole à la rescousse de Dubaï en souscrivant 10 milliards des 20 milliards d'obligations en bons du Trésor émis par l'émirat.

Quelles contreparties politiques ou commerciales a reçu Abou Dhabi en échange de son aide ?

Le gouvernement cherche à créer le sentiment d'un retour à la normale, quand, le 25 novembre, un nouveau choc secoue la finance : Dubai World — conglomérat public de dix compagnies, dont Nakheel et DP World, troisième opérateur portuaire mondial — demande un sursis de six mois pour rembourser ses dettes. Histoire de ne pas trop affoler les marchés, l'annonce coïncide avec le début des longs congés des fêtes d'Al-Adha dans le monde musulman et de Thanksgiving aux Etats-Unis.

Peine perdue. Car 3,5 milliards de dollars d'obligations islamiques (sukuk) détenues par Nakheel arrivent bientôt à échéance. L'hypothèse d'un défaut de paiement fait planer le spectre d'un nouvel ébranlement de l'économie mondiale. Dans les jours qui suivent la demande de moratoire, on assiste à la rétrogradation par l'agence financière Moody's de la notation de compagnies appartenant à l'émirat ainsi qu'à de nombreuses interventions de la Banque centrale émiratie destinées à injecter des liquidités dans le système et à « rassurer » les investisseurs. Dubai World s'évertue à renégocier sa dette avec une centaine de créanciers et à restructurer les compagnies du groupe (8). Le 30 novembre, la compagnie Nakheel

demande une suspension des transactions sur toutes ses obligations cotées. Or ces sukuk ne sont pas des obligations comme les autres : ils accordent à leurs détenteurs des droits sur les actifs immobiliers sous-jacents (9). Les vautours de la finance accourent. Des fonds spéculatifs achètent la dette à vil prix en pariant soit que l'émirat d'Abou Dhabi finira par renflouer Dubai World, soit qu'une action en justice contre le gouvernement s'avérera juteuse.

L'affaire met en relief l'opacité du système. Dubai World appartient à 100 % à l'émirat, lequel confirme cependant qu'il ne garantit pas sa dette, estimée à 59 milliards de dollars. Le flou règne également autour de la question de la dette publique totale. Officiellement, il est question de 80 milliards de dollars, mais les banques internationales évoquent un chiffre plus de deux fois supérieur. Bref, si l'émirat parle beaucoup de gouvernance, il la pratique peu.

C'est in extremis, au matin du 14 décembre dernier, alors qu'arrivait à maturité l'emprunt de Nakheel, que l'émirat d'Abou Dhabi annonça le renflouage de Dubai World pour un montant de 10 milliards de dollars — portant donc son aide total à 20 milliards de dollars. Prêt ou don ? Le communiqué ne le précisait pas. Ce montant servirait au remboursement des sukuk ainsi qu'« à payer les intérêts et les opérations de fonctionnement de Dubai World jusqu'au 30 avril 2010, à condition que le groupe mène avec succès les négociations sur un moratoire de sa dette comme annoncé auparavant ».

Une autre inconnue demeure : quelles contreparties politiques ou commerciales Abou Dhabi a-t-il reçues en échange ? Lors de l'inauguration, le 4 janvier 2010, de la tour la plus haute du monde (huit cent vingt-huit mètres), l'édifice jusqu'alors connu sous l'appellation Burj Dubai a été rebaptisée Burj Khalifa, du nom du gouverneur d'Abou Dhabi et président des Emirats arabes unis, le Cheikh Khalifa Ben Zayed Al-Nahyan.

 

Références

(1) Lire « Prédateurs, sauveurs ou dupes ? Des "fonds souverains" au chevet des multinationales », Le Monde diplomatique, mai 2008.

(2) Aamir A. Rehman, Dubai & Co. Global Strategies for Doing Business in the Gulf States, McGraw Hill, Colombus (Ohio), 2007.

(3) Il a d'ailleurs signé un ouvrage intitulé : Ma vision. Défis dans la course pour l'excellence (en langue arabe), Motivate Publishing, Dubaï, 2006.

(4) Ian Parker, « The Mirage », The New Yorker, 17 octobre 2005.

(5) Twitter.com/HHSHKMOHD

(6) Thomas Friedman, « Dubai and Dunces », The New York Times, 15 mars 2006.

(7) Lire Akram Belkaïd, « Derrière la vitrine écologique du Golfe », Le Monde diplomatique, août 2008.

(8) Robin Wigglesworth, Anousha Sakoui et Simeon Kerr, « Cost of Dubai default insurance rises sharply », Financial Times, Londres, 15 février 2010.

(9) Cf. Islamic Finance in the Global Economy, Edinburgh University Press, 2010, nouvelle édition. Lire aussi « Paradoxes de la finance islamique », Le Monde diplomatique, septembre 2001.

 

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