GRANDES MANŒUVRES ET PETITS CALCULS: Wall Street sauvé des eaux

By: 
Par Ibrahim Warde
Date Published: 
January, 2010
Publication: 
Le Monde diplomatique
Language: 

 

Responsable de la rubrique fusions et acquisitions du New York Times pendant dix ans, Andrew Ross Sorkin a, en bon praticien du « journalisme d'accès », longtemps cultivé ses sources à Wall Street et à Washington. Il publie aujourd'hui une chronique détaillée de la crise financière de 2007-2008 à partir de quelque deux cents entretiens avec ses principaux protagonistes, sans compter l'accès à leurs courriels, notes et autres documents personnels (1).

L'auteur réussit la gageure de bâtir un thriller à partir d'une histoire abondamment commentée et dont l'épilogue est connu. L'ouvrage compte, certes, des révélations : le fait que le programme Troubled Asset Relief Program (TARP) de recapitalisation des banques, tenu pour improvisé, se trouvait en réalité dans les tiroirs du département du Trésor depuis cinq mois, ou encore le récit d'une rencontre inopinée (et tenue secrète) à Moscou, au cours de l'été 2008, entre les membres du conseil d'administration de Goldman Sachs et le ministre des finances Henry Paulson, qui en était auparavant le patron. Mais l'intérêt principal du livre de Sorkin réside dans la mise en relief, à travers la reconstitution minutieuse des grandes manœuvres et des petits calculs, de la « culture » de Wall Street.

L'idéologie, les valeurs et l'esprit de connivence dont sont imprégnés tant les représentants des institutions financières que ceux de la puissance publique en disent long sur certains choix, par exemple celui de rembourser intégralement les banques sur leurs opérations de dérivés de crédit (2) dans le cadre du sauvetage de l'assureur American International Group (AIG). Tous ont, en outre, adopté un style — le juron facile, les propos convenus mais assénés avec autorité, le mouvement permanent et comme nécessaire à l'équilibre, le BlackBerry toujours à portée de main — qui ne porte pas à la réflexion sereine.

Au cœur du système, l'obsession de la rémunération et le tabou des primes. Lors d'une réunion cruciale à Washington, au cours de laquelle les neuf principaux dirigeants d'institutions financières avaient été convoqués par le ministre des finances pour se voir signifier une nationalisation partielle en échange d'une recapitalisation, on voit M. John Thain, le patron de Merrill Lynch, qui a mené sa compagnie au bord du gouffre, interpeller les officiels : « Quelles garanties allez-vous nous offrir en matière d'émoluments ? »

Pour Sorkin, la crise a « enterré l'idée que les génies de la finance ont créé une ère nouvelle de profits associés à un risque limité et que l'ingénierie financière à l'américaine constitue l'étalon-or global ». On peut cependant en douter : la refonte du système réglementaire se fait attendre ; les paris fous accompagnés de primes faramineuses reprennent ; et ceux qui ont provoqué la débâcle sont toujours aux commandes. Peut-être fallait-il tout simplement, comme disait Tancredi dans Le Guépard, que tout change pour que rien ne change.

 

Références

(1) Andrew Ross Sorkin, Too Big to Fail : The Inside Story of How Wall Street and Washington Fought to Save the Financial System — and Themselves, Viking, New York, 2009, 660 pages, 32,95 dollars.

(2) Les dérivés de crédit sont des instruments qui permettent de transférer tout ou partie du risque relatif au crédit. Ils sont au cœur de la crise des subprime.

 

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