LES BOUCS ÉMISSAIRES DE LA VERTU FINANCIÈRE: Des Français qui gagnent

By: 
Par Ibrahim Warde
Date Published: 
July, 2010
Publication: 
Le Monde diplomatique
Language: 

 

M. JÉRÔME KERVIEL TRAVAILLAIT POUR LA SOCIÉTÉ GÉNÉRALE, M. FABRICE TOURRE POUR GOLDMAN SACHS. LES DEUX JEUNES TRADERS SONT AU CENTRE DE SCANDALES QUI SYMBOLISENT LES DÉRIVES DE LA FINANCE. LEUR HISTOIRE, PROMET-ON, INFLUERA SUR LES RÉFORMES EN PRÉPARATION. QUI SONT VRAIMENT LES SPÉCULATEURS AUXQUELS ON ATTRIBUE UNE TELLE RESPONSABILITÉ ?

Le procès de M. Jérôme Kerviel (1) s'est tenu du 8 au 25 juin devant la 11e chambre du tribunal correctionnel de Paris. Le courtier a fait perdre 4,9 milliards d'euros (7,2 milliards de dollars) à la Société générale. Il est poursuivi pour abus de confiance, faux, usage de faux et introduction frauduleuse de données dans un système informatique. Révélée le 24 janvier 2008, la fraude qui lui est attribuée lui assure une place de choix dans le panthéon des rogue traders (traders fous). Elle relègue au second rang les pertes, déjà spectaculaires (827 millions de livres, soit 1,4 milliard de dollars), du trader anglais Nick Leeson, responsable à lui seul de la faillite de la vénérable banque Barings, en 1995.

M. Fabrice Tourre, lui, a toujours été un trader modèle. S'il a plongé son employeur Goldman Sachs dans l'embarras, c'est en raison de courriels personnels saisis par la Securities and Exchange Commission (SEC). Ces correspondances ont ouvert une véritable boîte de Pandore : comparution très médiatisée devant une commission du Sénat, effondrement des cours de l'action Goldman Sachs, déluge de procès intentés par les victimes de l'affaire des subprime (crédits à risque) ou de la chute des cours. Mis à part la nationalité et l'âge (31 ans pour les deux Français au moment des faits), tout sépare les deux personnages.

M. Kerviel, de la Société générale, a connu un parcours atypique. Issu de l'Université et non des grandes écoles, il entre dans la deuxième banque française, en 2000, par la petite porte : le middle office, où l'on saisit les opérations des traders. Un travail de « secrétariat », dira-t-il plus tard. Apprécié de ses supérieurs, il devient trader junior en 2005, puis trader en 2007. Il prend alors des positions spéculatives exorbitantes à l'insu de sa hiérarchie. Déjouant tout contrôle à l'aide d'opérations fictives, il engrange, au bénéfice de son employeur, 1,4 milliard d'euros de profits dès la première année.

Celui qui aspire à devenir un « trader d'exception » est alors considéré par ses supérieurs comme une « bonne gagneuse » ; la banque (réputée pour ses activités de marché et sa gestion du risque) le laisse continuer sur sa lancée. Mais en quelques semaines, sur fond de nuages boursiers, le marché se retourne contre lui. Déchu, le trader écrira : « Dans une salle de marchés, le modus operandi idéal tient en une phrase : savoir prendre le maximum de risques pour faire gagner à la banque le maximum d'argent. Au nom d'une telle règle, les principes les plus élémentaires de prudence ne pèsent pas lourd. Au sein de la grande orgie bancaire, les traders ont donc juste droit à la même considération que n'importe quelle prostituée de base : la reconnaissance rapide que la recette du jour a été bonne. Une "bonne gagneuse" : le terme ne me choquait même plus, tant était intense le plaisir de rapporter toujours plus à la banque (2). »

M. Tourre, lui, entre très tôt et de plain-pied dans l'aristocratie de la finance. Centralien et titulaire d'une maîtrise en recherche opérationnelle de l'université de Stanford, il est recruté à 22 ans par Goldman Sachs, l'établissement le plus prestigieux de Wall Street. Au siège new-yorkais, dans le département des subprime, il crée avec son patron, M. Jonathan Egol, un portefeuille de CDO (collateralized debt obligations), des titres de créance adossés à des crédits hypothécaires douteux, sous le nom d'« Abacus 2007-AC1 ». Ce produit, très lucratif pour la banque mais désastreux pour les investisseurs qu'il séduit, sera au cœur de la plainte de la SEC. Promu directeur exécutif, M. Tourre est dépêché à Londres, où il doit adapter Abacus au marché européen.

A l'exception de l'année noire 2008, Goldman Sachs a toujours connu une profitabilité hors du commun. En 2009, alors que l'économie dévisse, elle affiche un résultat net de 13,4 milliards de dollars. Comment expliquer ces succès ? M. Lloyd Blankfein, son patron, dira que Goldman Sachs « accomplit l'œuvre de Dieu (3) ».

Aux antipodes du discours autorisé 

« Our business principles » (« Nos principes en affaires »), la bible interne de « la firme », comporte quatorze commandements. Le premier proclame : « L'intérêt de nos clients vient toujours en premier lieu. L'expérience montre que, quand ils sont bien servis, notre succès suivra (4). »

Mais la SEC, en s'appuyant en partie sur la correspondance électronique de M. Tourre (désormais placé en congé payé pour une période indéfinie), accuse Goldman Sachs de faire tout le contraire : s'enrichir au détriment de ses clients en les incitant à investir sur des marchés qu'elle sait au bord de l'effondrement. Pis, Goldman Sachs aurait aidé le fonds spéculatif (hedge fund) de M. John Paulson à sélectionner les titres hypothécaires les plus susceptibles de se dégrader, sans le mentionner aux « pigeons » qui, eux, misaient sur la hausse de ces titres.

Dans les courriels privés de M. Tourre, qui utilise le surnom de « Fabulous Fab » (« Fab le fabuleux »), des moments de lucidité interrompent le délire narcissique. « De plus en plus d'effet de levier dans le système. L'édifice tout entier peut maintenant s'effondrer à chaque instant. » Ses commentaires sur l'innovation financière se situent aux antipodes du discours autorisé : « Quand je pense que c'est un peu moi qui ai participé à la création de ce produit qui, soit dit en passant, est un pur produit de masturbation intellectuelle, le genre de truc que tu inventes en te disant : "Et si on créait un machin qui ne sert absolument à rien, qui est complètement conceptuel et hautement théorique, et que personne ne sait pricer [dont personne ne sait déterminer le prix] ?", ça fait mal au cœur de voir que ça implose en vol... C'est un peu comme Frankenstein qui se retourne contre son inventeur. » Et tandis que le trader et sa firme répètent à l'envi que tous les clients d'Abacus étaient des « investisseurs institutionnels très sophistiqués » et pas des individus, le jeune trader affirmait dans un courriel qu'en Belgique il avait « vendu quelques titres Abacus à des veuves et à des orphelins rencontrés à l'aéroport ».

Même s'il est établi que Goldman Sachs commercialisait à dessein des produits toxiques, les implications légales d'un tel acte restent floues. Comme souvent, les contrats comportent une multitude de clauses destinées à prémunir la banque contre d'éventuelles actions en justice. Ainsi les prospectus de vente d'Abacus admettent « ne pas contenir toute l'information utile à l'évaluation des mérites et des risques ». Mieux, les « facteurs de risque » n'excluent pas que la banque d'affaires « participe à ce contrat des deux côtés du marché et détienne des positions à la hausse ou à la baisse ». Ni qu'elle ait connaissance d'informations qu'elle « n'entend pas dévoiler publiquement ». Mieux, ils incluent la possibilité de... « certains conflits d'intérêts reliés à Goldman Sachs et à ses membres affiliés ».

 

Références

(1) Lire « Primes et châtiments des "traders" », Le Monde diplomatique, mai 2008.

(2) Jérôme Kerviel, L'Engrenage. Mémoires d'un trader, Flammarion, Paris, 2010, p. 14.

(3) John Arlidge, « I'm doing "God's work".Meet Mr Goldman Sachs », The Sunday Times, Londres, 8 novembre 2009.

(4) Charles D. Ellis, The Partnership : The Making of Goldman Sachs, Penguin Books, New York, 2009, p. 186.

 

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