Prison pour dettes, prison de la dette

By: 
Ibrahim A. Warde
Date Published: 
December, 2013
Publication: 
Le Monde diplomatique
Language: 

 

Vingt ans avant de publier Robinson Crusoé, Daniel Defoe, marchand malchanceux, était, du fait de ses faillites successives, un habitué des prisons de débiteurs. En 1697, il les qualifiera de « préjudiciables aux créditeurs autant qu’aux débiteurs incarcérés » et prônera l’effacement partiel des dettes, seul moyen selon lui de permettre aux faillis de réintégrer la sphère marchande. Longtemps après sa mort, certaines de ses idées contribueront à réformer les systèmes de faillite.

Ces prisons de débiteurs, immortalisées par les romans de Charles Dickens et emblématiques du rigorisme économique et moral de l’Angleterre victorienne, sont au cœur du dernier ouvrage du journaliste Robert Kuttner (1). Si ces « institutions médiévales » où les faillis, parfois accompagnés de leurs familles, étaient soumis à un régime de travaux forcés destiné à les contraindre à rembourser leurs créditeurs, fût-ce en monnaie de singe, n’existent plus, les versions modernes de l’asservissement pour cause d’impayés sont, elles, depuis l’éclatement de la bulle financière en 2007-2008, monnaie courante.

Pour résoudre le problème d’une dette qui croît à vue d’œil, une solution semble faire l’unanimité : l’austérité, conséquence du tour de passe-passe intellectuel qui consiste à occulter l’origine de la crise. La déconfiture d’institutions financières privées engagées dans une folle spéculation avait en effet déclenché le sauvetage de ces institutions par leurs gouvernements respectifs, ce qui transmua la dette privée en dette publique… D’où la logique du raisonnement qui débute par un constat — la dette des Etats est trop élevée — et se termine par une évidence : les Etats vivent au-dessus de leurs moyens et doivent donc se serrer la ceinture. Une cure d’austérité draconienne devient alors nécessaire pour réduire la dette et retrouver le chemin de la croissance.

L’austérité, cette « idée dangereuse », le professeur d’économie politique Mark Blyth y consacre tout un ouvrage (2). Il y explique avec une clarté exemplaire les antécédents intellectuels du concept, ses applications pratiques et surtout sa résurrection (lors du sommet du G20 de Toronto en 2010) sous la forme d’une expression qui ne pouvait que séduire les élites technocratiques : la « consolidation fiscale favorable à la croissance » (growth friendly fiscal consolidation). Un article de Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff, tous deux professeurs à Harvard, vint d’ailleurs alors à point nommé pour « prouver scientifiquement » qu’aussitôt que la dette d’un pays dépassait 90 % du produit national brut (PNB) son économie était vouée à l’effondrement (3).

Mais alors même que cet article — « sans doute le plus influent dans l’histoire de la science économique de par son impact sur le débat public », si l’on en croit l’économiste Paul Krugman — produisait ses ravages à travers le monde, il fut révélé que ses conclusions reposaient sur une méthodologie fantaisiste ainsi que sur des erreurs grossières. L’article et ses auteurs ont été couverts de ridicule, mais leur impact reste considérable (4).

Références

(1) Robert Kuttner, Debtors’ Prison : The Politics of Austerity Versus Possibility,Knopf, New York, 2013, 331 pages, 26,95 dollars.

(2) Mark Blyth, Austerity : The History of a Dangerous Idea, Oxford University Press, New York, 2013, 288 pages, 24,95 dollars.

(3) Carmen M. Reinhart et Kenneth S. Rogoff, «  Growth in a time of debt  », NBER Working Paper n° 15639, National Bureau of Economic Research, Washington, DC, janvier 2010.

 (4) Paul Krugman, «  How the case for austerity has crumbled  », The New York Review of Books, 6 juin 2013.

 

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