RECOMPOSITION DU CAPITALISME MONDIAL: Primes et châtiments des « traders »

By: 
Par Ibrahim Warde
Date Published: 
May, 2008
Publication: 
Le Monde diplomatique
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Quelles étaient les motivations de M. Jérôme Kerviel, trader subalterne et apparemment sans histoire, qui perpétra néanmoins la fraude la plus importante de l'histoire de la finance ? La presse semble avoir retenu qu'« il espérait apparaître comme un trader d'exception, un anticipateur du marché » selon les propos du procureur de la République, M. Jean-Claude Marin, et qu'il ne recherchait pas l'enrichissement personnel. Pour reprendre la formule de M. Daniel Bouton, alors patron de la Société générale, celui qu'il qualifia par ailleurs d'« escroc », de « fraudeur » et de « terroriste » « ne semble pas avoir bénéficié à titre personnel de ces fraudes ».

Pourtant, M. Kerviel, dont le salaire annuel s'élevait à 48 000 euros, avait affirmé lors de son interrogatoire : « Pour 2007, j'ai essayé de négocier un bonus de 600 000 euros et [mon supérieur] m'a laissé entendre que je ne pouvais espérer plus de 300 000 euros. » Lors de son évaluation de fin d'année, le trader, qui avait spéculé sur l'Eurex, la Bourse allemande des marchés dérivés, n'avait déclaré que 55 millions d'euros de profits (sur le 1,4 milliard d'euros qu'il avait en théorie fait gagner à la Société générale, après lui en avoir fait perdre 1,5 milliard six mois plus tôt, et avant que la « découverte » par la banque de ces transactions illicites et leur liquidation ne se soldent par une perte nette de 4,9 milliards d'euros...) (1).

Quelques semaines plus tard, le Crédit suisse reconnaissait que plusieurs de ses traders londoniens avaient caché des pertes de plus de 2 milliards d'euros sur des produits financiers complexes pour préserver leurs primes de fin d'année (2).

Dans le monde de la finance, c'est en effet à l'aune du bonus (qui constitue l'essentiel de la rémunération des financiers de haut vol) que se mesure le talent et que s'établit l'ordre des préséances. Comme le note M. Bertrand Jacquillat, professeur à Sciences Po : « Tout se passe comme si les banques étaient devenues, ces dernières années, de gigantesques hedge funds [fonds spéculatifs]. Le métier traditionnel des banques est l'intermédiation — elles gèrent les sommes qui leur sont confiées par des tiers. Or un petit tour dans les bilans de nombre d'établissements montre que la part des résultats provenant du trading sur les fonds propres de la banque (3), comme le font les hedge funds, s'est fortement accrue. Cela est particulièrement vrai outre-Atlantique, où cette part se situe entre 25 % et 40 % du résultat net des grands établissements (4). »

On comprend donc le besoin pour ces derniers de choyer ces traders, chasseurs de primes pour qui la fin justifie les moyens. L'actualité récente révèle les perversions du système : à mesure que la bulle enfle, on engrange les bonus ; quand elle éclate, les bénéficiaires de primes passées sont hors d'atteinte (5). Ceux qui sont en mesure de jouer avec les fonds de la banque ou, comme M. Kerviel, de déjouer les contrôles internes sont incités à engager des paris fous pour bâtir des pyramides financières (et leurs propres légendes). S'ils gagnent, c'est le jackpot ; s'ils perdent, ils gagnent aussi — à condition cependant qu'ils aient misé suffisamment gros, ou qu'ils soient haut placés.

Les principaux dirigeants négocient en effet, avant leur entrée en fonction, les conditions d'un éventuel départ, et aux parachutes dorés viennent s'ajouter des formules avantageuses d'intéressement. Ainsi, M. Charles Prince, patron de Citigroup, le géant de la banque qui va de renflouement en renflouement, a été remercié en novembre 2007 avec un bonus de 12,5 millions de dollars (en baisse, il est vrai, par rapport au bonus de l'année précédente, qui s'élevait à 13,8 millions de dollars), tandis que son collègue de Merrill Lynch, M. Stanley O'Neal, congédié au même moment, emportait avec lui la coquette somme de 161,5 millions de dollars (6). Les principaux dirigeants de la Countrywide Financial Corporation, au bord de la faillite, et reprise in extremis par la Bank of America, ont reçu, eux, des « bonus de rétention » pour éviter qu'ils ne soient débauchés par la concurrence. M. Angelo Mozilo, le plus haut placé d'entre eux, n'aura sans doute pas de soucis financiers à se faire. Après avoir empoché, entre 2003 et 2006, quelque 60 millions de dollars en salaires et primes, puis entre 2006 et 2007 129 millions de dollars à la suite de ventes d'actions, le patron de Countrywide Financial pourrait encore recevoir 66 millions pour solde de tout compte (7).

Plus modeste, mais néanmoins déterminé, le courtier de la Firmat, qui passait une partie des ordres de M. Kerviel, réclame, lui aussi, les bonus liés à ces opérations (1,02 million d'euros) ; il a même assigné au tribunal de prud'hommes son entreprise.

Les traders déchus peuvent également se refaire une santé financière, pour peu que leurs déboires aient été suffisamment prodigieux. M. Nick Leeson, le « trader fou » qui, en 1995, avait à lui seul causé la faillite de la vénérable banque britannique Baring, a rebondi après trois ans de prison en monnayant sa célébrité : il préside aujourd'hui une équipe de football en Irlande, publie des livres (il fut aussi le héros d'un film) et commente, contre espèces sonnantes et trébuchantes, les scandales financiers (8).

M. Landon Thomas, journaliste au New York Times, résume ainsi la situation : « Quelle que soit l'ampleur des pertes dont ils sont responsables, les gros bonnets retombent toujours sur leurs pieds. Les véritables victimes sont ceux qui occupent des emplois subalternes et dont les postes sont éliminés même s'ils n'ont rien à voir avec la crise des subprime (9). »

 

Références

(1) Gérard Davet et Elise Vincent, « Jérôme Kerviel : "Je ne peux croire que ma hiérarchie n'avait pas conscience des montants que j'engageais" », Le Monde, 29 janvier 2008.

(2) David Gow, « Rogue traders leave Credit Suisse's credibility battered », The Guardian, Londres, 21 mars 2008.

(3) Depuis 1933, la loi Glass-Stegall séparait clairement banques commerciales et banques d'investissement. Depuis, et jusqu'à son abolition en 1999, le « produit net bancaire » des banques commerciales se limitait essentiellement à la différence entre les revenus dégagés par les crédits accordés et la rémunération des dépôts. La déréglementation financière incite les banques de dépôt à se comporter en banques d'affaires en spéculant pour leur compte ou pour celui de leurs clients. Lire « Les assises du système bancaire détruites par la déréglementation », Le Monde diplomatique, janvier 1991.

(4) Bertrand Jacquillat, « Il faudrait séparer le trading sur fonds propres de l'activité classique », Le Monde, 5 février 2008.

(5) Eduardo Porter, « Should bankers pay fortheir mismanagement ? », The New York Times, 28 janvier 2008.

(6) Eric Dash, « For ousted citigroup chief, a bonus of $12.5 million », The New York Times, 12 novembre 2007.

(7) Gretchen Morgenson, « Lenders who sold and left », The New York Times, 3 février 2008. Cf. aussi « Retention bonuses at Countrywide », The New York Times, 18 janvier 2008.

(8) Alistair Macdonald et Andrew Morse, « After the fall : Life moves on for rogue traders », The Wall Street Journal, 6 mars 2008.

(9) Landon Thomas Jr., « What's $34 billion on Wall Street ? », The New York Times, 27 janvier 2008.

 

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