Trois ans après le krach financier Indétrônables fauteurs de crise

By: 
Par Ibrahim Warde
Date Published: 
September, 2011
Publication: 
Le Monde diplomatique
Language: 

 

Même le ralentissement de la croissance en Chine et en Allemagne n'interrompt pas le durcissement des politiques d'austérité. Pendant que les socialistes espagnols entendent constitutionnaliser la réduction des déficits publics, la droite française, qui a dû se résigner au relèvement cosmétique des impôts des plus riches, continue à tailler dans les dépenses de l'Etat. Après le krach financier de septembre 2008, on annonçait pourtant le retour de Keynes.

Ce fut, il y a trois ans, l'un de ces moments d'incertitude où tout tremble, tout tangue et où personne ne doute plus que tout va chavirer. Le 7 septembre 2008, le gouvernement américain place sous tutelle Fannie Mae et Freddie Mac, deux mastodontes du crédit hypothécaire. Le 15, la vénérable banque d'affaires Lehman Brothers annonce sa faillite. Le 16, appelé à l'aide par le Wall Street Journal, Washington rachète American International Group (AIG), premier assureur du pays. La sidération gagne ; les Bourses plongent. La puissance publique américaine nationalise une bonne partie du secteur automobile et injecte des centaines de milliards de dollars dans l'économie. Keynes, le New Deal, l'Etat stratège sont de nouveau à l'honneur.

Dans un acte de contrition universelle, la bourgeoisie d'affaires jure alors que « rien ne sera plus jamais comme avant ». Le premier ministre français François Fillon décrit « un monde au bord du gouffre » ; la couverture de Newsweek annonce, presque terrifiée, « Nous sommes tous socialistes à présent » ; Time appelle à « repenser Marx » pour « trouver les moyens de sauver le capitalisme », une issue (heureuse) qui semble si peu acquise au Washington Post qu'il s'interroge sous forme d'éditorial plus macabre que joyeux : « Le capitalisme est-il mort ? » (1).

Et puis, tout se remet en place.

Certes, il y eut un bref intermède durant lequel les élites politiques et financières, autrefois couvertes de gloire et qui avaient mené l'économie mondiale au bord du gouffre, connurent une traversée du désert (qui leur permit plus tard de se dire persécutées) ; mais elles ont repris du poil de la bête. Il y eut des déclarations, des grands-messes riches de promesses — restées sans suite. Il y eut enfin des lois votées, mais dont les applications concrètes — qu'il s'agisse de nouvelles architectures de supervision, de renforcement des règles prudentielles, d'encadrement des bonus ou de protection du consommateur — se sont avérées plus que modestes (2).

Résultat : l'économie mondiale se retrouve à nouveau au bord du précipice. L'été 2011 rappelle à bien des égards l'automne 2008. Il commence par quelques bonnes nouvelles, pour les marchés s'entend. L'Autorité bancaire européenne (ABE), chargée d'évaluer la solidité du secteur financier en cas de crise, rend un verdict rassurant : quatre-vingt-deux établissements européens sur quatre-vingt-dix, soumis à des tests de résistance, ont réussi haut la main. Quelques jours plus tard, la Grèce est sauvée de la faillite par un plan combinant sacrifices de la part de la population et renflouement par les contribuables européens. L'accord ne déclenchera pas le règlement des contrats de couverture contre le défaut de paiement, les fameux credit default swaps (CDS), ce qui aurait été désastreux pour les banques. Et, pour l'avenir, on fait serment d'austérité, en promettant une « règle d'or » de rigueur budgétaire pour les dix-sept pays de la zone euro. Aux Etats-Unis, un compromis sur le plafond de la dette, signé in extremis, avant l'échéance du 2 août, par le président Barack Obama et l'opposition républicaine, prévoit de sabrer dans les dépenses sans augmenter les impôts.

Une contrition sans suite

Mais rien n'y fait. L'agence de notation Standard & Poor's décide de dégrader la note de la dette américaine, qui passe de AAA à AA+. Même si la décision est fondée sur des chiffres fantaisistes (au déficit budgétaire sur dix ans, l'agence a ajouté par erreur 2 000 milliards de dollars, soit 1 389 milliards d'euros), la décision provoque un nouvel affolement des marchés. Avec, dans le collimateur — c'est à n'y plus rien comprendre —, les principales banques européennes qu'on disait saines un mois plus tôt…

Le poids de la financiarisation est tel qu'une inversion de tendance paraît impossible. D'une part, le rapport de forces entre Etats et marchés est plus que jamais défavorable aux premiers ; d'autre part, les dogmes établis après plus de trois décennies de déréglementation financière semblent indestructibles. Presque toutes les interventions publiques cherchent d'abord à rassurer les marchés et à protéger le secteur financier, lequel malmène les Etats et leurs dettes. L'insuccès de ces stratégies n'empêche pas leur éternel recommencement. Car plutôt que de disparaître pour laisser la place à d'autres, plus pertinentes, ces idées, qui auraient dû être mises hors d'état de nuire, resurgissent comme les zombies dans les films d'horreur, guidées par leurs zélateurs, pour perpétrer de nouveaux ravages (3).

Ceux qui étaient aux commandes en 2008 contrôlent toujours le système, armés du même arsenal idéologique. Les géants de la finance, sauvés parce qu'ils étaient « trop gros pour échouer » (« too big to fail »), sont plus gigantesques que jamais, et toujours fragiles. L'économiste Paul Krugman le souligne : « Les leçons de la crise financière de 2008 ont été oubliées à une vitesse vertigineuse, et ces mêmes idées qui sont à l'origine de la crise — toute réglementation est nocive, ce qui est bon pour les banques est bon pour l'Amérique, les baisses d'impôt sont la panacée — dominent à nouveau le débat (4). »

A cet égard, le parcours des héros d'avant la crise est révélateur. MM. Alan Greenspan, Robert Rubin et Lawrence Summers, respectivement président de la Réserve fédérale, secrétaire et secrétaire adjoint au Trésor en février 1999, lorsque l'hebdomadaire Time, sur une couverture restée célèbre, sacra le trio « comité pour sauver le monde », ont connu une trop brève éclipse. Le premier était républicain, les deux autres démocrates ; tous trois symbolisaient la suprématie incontestée de la sphère financière sur le monde politique.

Peu après son élection, en 1992, M. William Clinton avait en effet choisi de se plier aux diktats du marché obligataire. Le boom sans précédent qui s'ensuivit semblait confirmer les vertus de la financiarisation, ce qui incita les deux partis à se livrer à une surenchère effrénée : c'était à qui récolterait le plus de contributions électorales de la part des grandes institutions financières, et à qui leur ferait le plus de cadeaux. C'est sous une administration démocrate que furent adoptées, en 1999 et 2000, les grandes réformes qui ouvrirent la voie à la création des « produits toxiques » à l'origine de l'effondrement financier (5). L'administration républicaine de M. George W. Bush, plus proche encore de Wall Street, s'empressa de détruire ce qu'il restait de contrôles en nommant à des postes-clés des « dérégulateurs » zélés. L'arrimage des gouvernements aux décisions des agences de notation s'est opéré dans ce cadre (6).

Après la panique de l'automne 2008, les élites financières ont assurément été montrées du doigt, mais leur pouvoir effectif n'a pas été entamé pour autant. En octobre 2008, l'air accablé, M. Greenspan, le héros incontestable du boom économique, avoua devant une commission du Sénat qu'il venait de réaliser que ses croyances économiques étaient fondées sur une « erreur ». La contrition fut brève et sans suite : deux ans et demi plus tard, il avait retrouvé sa superbe, tirant à boulets rouges sur la législation Dodd-Frank, qui cherchait — pourtant bien timidement — à ramener un peu d'ordre dans le système (7). Quant à M. Rubin, il a conservé des liens étroits et lucratifs avec l'establishment financier, ce qui ne l'empêche pas de dispenser via le Financial Times des conseils économiques à ses compatriotes (8). M. Summers, lui, n'a jamais véritablement quitté le devant de la scène. Lors de l'élection présidentielle de 2008, il fut l'un des principaux conseillers du candidat Obama ; puis, une fois ce dernier entré en fonction, il présida le Conseil économique de la Maison Blanche. Depuis sa démission, fin 2010, il a retrouvé sa chaire de professeur d'économie à Harvard. Même après l'effondrement financier, explique le journaliste Michael Hirsh, « le régime antérieur et les constructions intellectuelles — mélange de friedmanisme [doctrine de l'économiste libéral Milton Friedman], de greenspanisme et de rubinisme — dominaient toujours, par défaut (9) ».

Ainsi, alors même que, de par le monde (comme récemment en Grèce, ou aux Etats-Unis dans l'industrie automobile), gouvernements et entreprises abrogeaient sans états d'âme le contrat social les liant à leurs populations ou à leurs salariés, M. Summers, alors conseiller de M. Obama, expliquait que les bonus faramineux de la compagnie d'assurance AIG (renflouée par l'Etat) seraient intouchables : « Nous sommes un pays de lois. Ce sont des contrats. Le gouvernement n'est pas en mesure d'abroger tout simplement des contrats (10). »

Dans un ouvrage expliquant « pourquoi les marchés échouent », John Cassidy, journaliste économique au New Yorker, voit dans cette idéologie non pas l'accomplissement du libéralisme économique classique, mais sa perversion. Il rappelle que « le concept de marchés financiers rationnels et autocorrecteurs est une invention des quarante dernières années (11) ». Si la profession financière cherche à se situer dans la lignée d'Adam Smith, un auteur qu'on a tendance à vénérer sans le lire, elle viole allègrement les principes qu'il a énoncés en matière de réglementation financière.

Quelques années avant la parution de sa célèbre Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776), le père de l'économie classique avait assisté à l'éclatement d'une bulle financière qui devait anéantir vingt-sept des trente banques d'Edimbourg. Smith savait donc que, livrée aux seules forces du marché, la finance faisait courir de graves dangers à la société. Tout favorable qu'il fût au principe de la « main invisible », il stipula expressément que la logique d'un marché libre et concurrentiel ne devait pas s'étendre à la sphère financière. D'où l'exception bancaire au principe de la liberté d'entreprendre et de commercer, et la nécessité d'un cadre réglementaire strict : « Ces règlements peuvent à certains égards paraître une violation de la liberté naturelle de quelques individus, mais cette liberté de quelques-uns pourrait compromettre la sécurité de toute la société. Comme pour l'obligation de construire des murs pour empêcher la propagation des incendies, les gouvernements, dans les pays libres comme dans les pays despotiques, sont tenus de réglementer le commerce des services bancaires (12). »

S'aligner sur la colère des citoyens

Une ascendance intellectuelle au fondamentalisme dénué de base empirique qui règne en ce moment pourrait être trouvée du côté d'Ayn Rand (1905-1982) (13). Dogmatique et sectaire, prônant l'égoïsme comme vertu suprême et fustigeant toute forme d'intervention des pouvoirs publics, la publiciste et romancière russo-américaine compta parmi ses disciples un certain Greenspan. En 1963, déjà, celui-ci rejetait comme un « mythe collectiviste » l'idée selon laquelle, livrés à eux-mêmes, les hommes d'affaires vendraient des aliments ou des médicaments dangereux, des titres frauduleux ou des bâtiments de mauvaise qualité : « Au contraire, il va de l'intérêt de chaque homme d'affaires d'avoir une réputation d'honnêteté et de ne vendre que des produits de qualité (...) L'intervention de l'Etat sape un système hautement moral.Car sous une pile de formulaires à remplir, il y a toujours la crainte du fusil. » En mai 2005, peu avant la fin de son mandat à la Réserve fédérale, il n'avait pas changé d'avis : « La réglementation prudentielle est beaucoup mieux assurée par le secteur privé, à travers l'évaluation et le contrôle des contreparties, que par l'Etat » (14). Le raisonnement circulaire qui s'ensuit fait toujours recette : si le marché ne fonctionne pas correctement, c'est qu'il n'y a pas suffisamment de marché.

Les discours ardents que l'on entend actuellement contre les « excès » de la finance offrent aux politiques un moyen de s'aligner à bon compte sur la colère des citoyens ; ils sonnent comme des constats d'impuissance. Le 17 août dernier, à la suite de leur minisommet consacré à la crise de la dette, M. Nicolas Sarkozy et Mme Angela Merkel ont ainsi annoncé en termes sibyllins l'adoption d'une taxe sur les transactions financières, cette fameuse taxe Tobin qui horrifiait le secteur financier (15). Pourtant, la décision, qui doit d'abord être entérinée par les autres membres de l'Union, est bien moins hardie qu'il n'y paraît. Elle ne vise ni à jeter un grain de sable dans les rouages de la spéculation financière, ni à générer des fonds pour l'aide au développement, mais, dans la meilleure des hypothèses, à faire payer aux banques une part infime de leurs renflouements à venir.

Lesquels, nous le savons déjà, ne manqueront pas.

 

Références

(1) Respectivement Newsweek, New York, 16 février 2009 ; Time, New York, 2 février 2009 ; The Washington Post National Weekly Edition, 27 octobre 2008.

(2) « A year later, Dodd-Frank delays are piling up » et « Wall Street continues to spend big on lobbying », The New York Times, 22 juillet et 1er août 2011.

(3) Lire Serge Halimi, « Quatre ans après... », Le Monde diplomatique, mai 2011. Cf. aussi John Quiggin, Zombie Economics : How Dead Ideas Still Walk Among Us, Princeton University Press, 2010.

(4) Paul Krugman, « Corporate cash con », The New York Times, 3 juillet 2011.

(5) En particulier l'abolition de la loi Glass-Steagall, en 1999, qui établissait des barrières entre banques commerciales et banques d'investissement, et l'adoption en 2000 du Commodity Futures Modernization Act, qui permettait aux produits dérivés les plus risqués d'échapper à toute réglementation.

(6) Lire « Ces puissantes officines qui notent les Etats », Le Monde diplomatique, février 1997.

(7) Alan Greenspan, « Dodd-Frank fails to meet test of our times », Financial Times, Londres, 30 mars 2011.

(8) Robert Rubin, « America's dangerous budget track », Financial Times, 29 juillet 2011.

(9) Michael Hirsh, Capital Offense. How Washington's Wise Men Turned America's Future Over to Wall Street, Wiley, New York, 2010.

(10) Alan Beattie et Julie Macintosh, « Summers "outrage" at AIG bonuses », Financial Times, 15 mars 2009.

(11) John Cassidy, How Markets Fail : The Logic of Economic Calamities, Farrar, Straus and Giroux, New York, 2010.

(12) Livre II, chapitre II.

(13) Lire François Flahault, « Ni dieu, ni maître, ni impôts » et « Parabole du génie entravé par des parasites », Le Monde diplomatique, août 2008 et juin 2010.

(14) Cité par David Corn, « Alan shrugged », Mother Jones, San Francisco, 24 octobre 2008.

(15) Lire « Le projet de taxe Tobin, bête noire des spéculateurs, cible des censeurs », Le Monde diplomatique, février 1997.

 

Tous Droits Réservés © Le Monde diplomatique.